L'Œil Du Faucon

De l’utilisation du verbe “souffrir”

Du troisième groupe (celui qui rassemble les « atypiques »), le verbe « souffrir » est un de ces très nombreux verbes, non seulement polysémiques, mais aussi, à la fois transitifs et intransitifs : tout pour plaire, ou pour faire … souffrir, précisément.

Souffrir de mille maux

La première acception, la plus courante, est d’éprouver une souffrance ou une douleur physique ou morale ; en somme, avoir mal. Et il faut admettre qu’il y a bien près de mille manières de souffrir : de la tête, des dents, de ses rhumatismes, de la solitude, de la bêtise, de la sienne, ou de celle des autres, et j’en passe.

On souffre même parfois en se donnant du mal ! Masochisme ? Peut-être ! A opposer au sadisme, à la torture (là aussi, physique ou morale) qui consiste à … faire souffrir, et à aimer ça !!!

Assez souffert de tout ceci, passons aux acceptions plus littéraires, et souffrez ce qui suit !

Souffrir, ne pas souffrir

On souffre quelque chose de pénible ou de désagréable, quand on le supporte, ou quand on l’endure, comme la lecture de cet article. Mais parfois, on ne le supporte pas, et c’en est alors intolérable !

Exemples : « Je ne peux pas le souffrir, celui-là ! » ou « Il ne souffre pas la contradiction ». Notez qu’on utilise alors le plus souvent la tournure négative.

Autre acception littéraire, où le verbe souffrir prend le sens de permettre ou d’admettre.

Exemple avec « Souffrirez-vous qu’une femme parlemente ? ». Extrait d’un dialogue – imaginaire – entre Isabelle de France, et William Wallace, tiré du film « Braveheart ».

Plus prosaïque, la remarque associée aux projets, pilotés par les délais, et qui, bien entendu, « ne doivent souffrir aucun retard ».

Souffrir, souffrir de : le contresens à éviter

Et avec l’acception littéraire, voire français soutenu, gare au contresens ! Tel que celui qu’il m’a été donné de découvrir, non sans quelque jouissance (vous allez comprendre), dans le support d’un de mes derniers entretiens annuels d’évaluation.

Mon supérieur hiérarchique de l’époque me demandait alors, entre autres choses « de prendre le relai efficacement et tenir les engagements de l’équipe sur ce projet qui ne souffrira d’aucun retard ».

Je passe sur relai, sans s, puisque cette orthographe est désormais admise ; je la souffrirai donc. De même, sur les engagements de l’équipe, que je devrais tenir ; à moi tout seul ?

Mais pas de quoi paniquer, puisque le projet ne souffrira d’aucun retard !

Voilà comment, en voulant utiliser une formulation teintée de français soutenu, mon responsable m’a dédouané de tout retard sur ce projet, puisque ledit projet ne souffrira d’aucun retard ! Autant en profiter ! De fait, ce projet a bel et bien abouti dans les temps, sans aucun retard, hormis les pertes de temps associées à la résolution des problèmes postérieurs à la mise en service ; mais là n’est pas le propos.

Il aurait suffi d’utiliser le verbe « admettre », même si cela eût induit la personnification du projet qui n’eût admis aucun retard, aucune contradiction, tel un monarque absolu. Petit clin d’œil à un de mes anciens responsables, lequel me reprochait (gentiment) de parler, et d’écrire, comme … Louis XIV !!!

Plus simplement, mais plus directement, il aurait mieux valu utiliser la formulation : « … ce projet, sur lequel aucun retard ne sera admis/toléré ».

Souffrir, ou souffrir de, clairement, il faut choisir !
Mais s’il faut souffrir pour être beau (ou pour faire [le] beau !), autant choisir d’autres formulations.

De la difficulté d’écrire clairement …

Et vous, si l’on vous remettait l’appréciation professionnelle en question (ci-dessous), en souffririez-vous, ou la souffririez-vous ?

Cinq lignes, six phrases, et toute une panoplie de fautes de français ! Tant de fautes qu’on pourrait se demander si le document est authentique ; mais il l’est, bel et bien.

J’ai “adoré” la remarque « apporter plus de rigueurs , le pluriel étant très connoté littéraire, mais totalement malvenu dans le contexte.

Le « mener à termes » également, avec encore un pluriel totalement indû.

La concordance des temps, en défaut sur l’enchaînement « nécessitera / prenne / sont confiés ».

Et que dire de la « structuration » des premières phrases, de l’enchaînement inapproprié de la conjonction « et », et (sic) enfin, de la confusion entre l’adjectif possessif « ses » et le démonstratif « ces » [points forts] ?

… et des conséquences potentielles

C’en était trop ! Je souffrais trop, pour souffrir tout ceci plus longtemps. Aussi, l’année 2020 m’a vu déposer une demande de rupture conventionnelle de contrat de travail ; demande à laquelle mon employeur (la Société Générale, pourquoi le cacher ?) a opposé un refus.

Un dicton, en vogue dans le milieu … informatique, prétend que « L’informatique mène à tout, à condition d’en sortir ! “. Je me suis donc lancé sur le chemin de la sortie, via une procédure de reconversion professionnelle, laquelle a abouti courant 2022.

Assez souffert sur le sujet (qui, d’ailleurs, était un verbe ! ) ; la suite dans un prochain article.
Le souffrirez-vous ? Là est la question …

À propos de moi

Patrick MARCHIEL, L’Œil Du Faucon, relecteur et correcteur de texte.

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